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Les acteurs de l’expertise et les médias
Jeudi, 14 Décembre 2017 10:09

5e symposium de la Revue EXPERTS, le mercredi 8 novembre 2017, à la Maison du Barreau (Paris)

 

Lorsqu'il s'est agi de conclure le symposium de la Revue EXPERTS, organisé par Mary-Hélène Bernard, Jean-Yves Le Borgne, avocat au barreau de Paris et premier vice-bâtonnier du barreau de Paris, a spontanément avoué « sa stupéfaction » face au choix du sujet : les acteurs de l'expertise et les médias.

 

Cela lui a fait penser à une correspondance de Jean-Jacques Rousseau, dans laquelle le philosophe des Lumières expliquait avoir dû un jour à son corps défendant écrire à un prélat de l'Église catholique. Sa lette commençait par ces mots : « Pourquoi, faut-il, mon Seigneur, que j'aie quelque chose à vous dire ? Qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? » « Le rapport entre les experts et les médias me paraît à peu près similaire à ce qu'avait été le rapport de Jean-Jacques Rousseau avec ce prélat de l'Église catholique. Pourquoi faut-il que vous ayez à vous parler ? Pourquoi faut-il que cette relation existe ? », s'est questionné Jean-Yves Le Borgne, en introduction d'une synthèse prononcée avec une éloquence parfaitement maîtrisée.

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La position défendue par Bernard Denis-Laroque, ingénieur et expert judiciaire près la cour d’appel de Paris, agréé par la Cour de cassation, a eu son assentiment : « face aux médias, il faut se dire "expert taiseux, expert heureux" ». Après avoir présenté un reportage sur les ondes électromagnétiques, diffusé dans le journal télévisé de France 3 et mettant en scène un expert en rayonnement, Bernard Denis-Laroque a affirmé que « dans les médias, la vérité du journaliste prime sur celle de l'expert. C'est toujours l'expert qui en pâtira. ». Selon lui, après un reportage, la réputation technique d'un expert peut être ternie, car il peut y apparaître ridicule à son insu.

 

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Mais il est des domaines où l'expert peut avoir envie de parler aux médias, pour répondre à un certain devoir d'information. Gilles Perrault, expert en art agréé par la Cour de cassation, considère ainsi que « dans les affaires judiciaires de faussaires, il est regrettable que nous ne puissions pas communiquer avec la presse. Car quand on découvre un faussaire qui a réalisé 2 000 ou 3 000 tableaux en 30 ans, il est dommage de ne pas pouvoir communiquer au grand public ne serait-ce que les photographies de ces œuvres, pour le prévenir que tel ou tel artiste a été copié ».

 

Certains ont réussi à bâtir un environnement pour une relation harmonieuse entre journalistes et experts. Dans le magazine Que choisir, des journalistes écrivent ainsi sur la base de l'expertise fournie en interne par des ingénieurs ou des docteurs en économie. « Lorsqu'on prend une position politique, cela repose sur une expertise », explique Alain Bazot, président et directeur des publications UFC-Que Choisir.

 

Récemment, le magazine a défendu l'étiquetage nutritionnel, en publiant une liste de 300 produits et en appliquant à ces derniers le Nutri-score (un repère graphique qui synthétise en 5 classes le score nutritionnel des aliments ; sur une échelle de 5 couleurs – du vert foncé au orange foncé –, associées à des lettres allant de A – « meilleure qualité nutritionnelle » – à E – « moins bonne qualité nutritionnelle –, le dispositif est censé fournir au consommateur une information lisible et compréhensible sur la qualité nutritionnelle globale des produits). « Le Nutri-score était alors très décrié par les professionnels du secteur. Nous avons montré aux pouvoirs publics que cela était faisable. Malgré un lobbying intense des industriels de l’agroalimentaire, nous avons pu aboutir à la mise en place de ce dispositif », raconte Alain Bazot. L’arrêté recommandant l’utilisation du Nutri-score a été signé le 31 octobre dernier par Agnès Buzyn, la ministre de la Santé, Stéphane Travert, son collègue de l’Agriculture, et par Benjamin Griveaux, alors secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances. Lors de « faits divers », la relation entre experts et journalistes est toute autre.

 

Dominique Rizet, journaliste « consultant police – justice » à BFM-TV et chroniqueur de l’émission Faites entrer l’accusé, a rappelé que, dans ces situations, « les experts sont des personnages essentiels pour les journalistes ». « On le voit par exemple dans l'affaire de la mort d'Alexia [Ndlr : le 28 octobre dernier, cette femme de 29 ans avait disparu lors d'un jogging près de Gray, en Haute-Saône, puis deux jours plus tard son corps était retrouvé en partie calciné] », illustre Dominique Rizet. « On attend l'expertise du médecin légiste afin de savoir comment elle est morte. On veut cette expertise, et le procureur de la République freine des quatre fers et il a raison parce que dès qu'on va l'avoir on va donner les informations, qui peuvent éventuellement être utiles au suspect. On peut poser un problème dans l'enquête. Mais derrière nous, il y a des rédacteurs en chef qui disent : "il nous faut l'autopsie. Vite, vite, vite". Quelque chose de si précieux dans une enquête peut devenir pour les journalistes un produit commercial. »

 

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Philippe Houillon, avocat au barreau du Val-d’Oise et maire de Pontoise, a rappelé que dans l'affaire Adama Traoré, homme de 24 ans mort le 19 juillet 2016 à la gendarmerie de Persan, à la suite de son interpellation à Beaumont-sur-Oise dans des conditions encore non éclaircies, les conclusions d'un premier rapport d'expertise et d'une contre-expertise ont été reproduites dans la presse. Philippe Houillon précise que s'il n'est pas interdit de commenter les conclusions d'une expertise, l'article 38 de la loi de 1881 sur la liberté de la presse indique qu' « il est interdit de publier les actes d'accusation et tous autres actes de procédure criminelle ou correctionnelle avant qu'ils aient été lus en audience publique et ce, sous peine d'une amende de 3 750 euros ».

 

Dominique Lencou, président d'honneur du CNCEJ, insiste sur le fait que « s'il y a des fuites, il faut que cela ne soit jamais du fait des experts ». Rappelant que l'expert n'est là que pour éclairer le juge sur une question de faits qui requiert les lumières d'un technicien, il estime que, pour l'expert, toute communication avec les médias représente « un risque bien plus grand que l'avantage qu'il peut y avoir à se faire connaître ».

 

Pour Étienne Wery, avocat aux barreaux de Bruxelles et de Paris, les réseaux sociaux peuvent être un bon moyen de « trouver des clients. Plusieurs personnes peuvent relayer une information qu'on a publiée, et certains internautes se rendre compte qu'ils peuvent faire appel à nous ».

 

Considérant que les réseaux sociaux sont faits pour les gens qui savent, qui ont de l'information à donner, il souligne que les experts font partie de ces personnes.

 

Étienne Wery signale, par ailleurs, que « pour un procureur, les réseaux sociaux peuvent être un bon moyen pour faire passer un message à la population ».

 

Yves Charpenel, premier Avocat général à la Cour de cassation, a rappelé à ce sujet que « lors du meurtre d'une petite fille en Loire-Atlantique, le procureur de la République avait décidé, après avoir été assailli par de nombreux journalistes, de faire un point numérique toutes les fins de journée sur un réseau social. Cela lui a permis de faire son travail d'investigation de manière plus rassurante qu'en répondant au coup par coup ».

 

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Yves Charpenel a, par ailleurs, présenté les trois « cultures » qui existent dans les relations que les magistrats entretiennent vis-à-vis des médias :

  • la méfiance est l'attitude « qui domine ». « L'idée est que le contact avec les médias peut brûler » ;

  • la connivence, « bien moins présente ». « Le contact entre ces deux univers [Ndlr : presse et magistrature] peut présenter des avantages pour chacun, avec un jeu de donnant-donnant en faisant comme si on ne se connaissait pas tout en échangeant des informations que nos déontologies respectives devraient nous interdire de partager » ;

  • la confiance raisonnée, l'attitude « qui progresse sensiblement ». « On a découvert à force de souffrances respectives que le fait de mieux connaître l'autre pouvait aider. On peut découvrir, en se parlant autrement que dans l'urgence, que les journalistes et les magistrats sont deux catégories professionnelles qui ont des choses à se dire de manière raisonnable et efficace. Nous pouvons découvrir la déontologie de l'autre ».

 

Gérard Welzer, avocat au barreau d’Épinal, considère également que des discussions pourraient avoir lieu « entre professionnels de bonne volonté », notamment quant au texte sur le secret de l'enquête et de l'instruction. « Chacun sait que ce texte n'existe plus, il est violé quotidiennement. Ce n'est pas pour cela qu'il faut le supprimer, mais il faudra en discuter, se mettre autour d'une table pour savoir ce qu'on veut faire. Il faut faire des réunions avec professionnels du droit – magistrats, avocats –, des journalistes, d'anciens détenus, des personnes qui ont pu être victimes d'erreurs judiciaires, pour parler, savoir quelle société on veut. On ne peut pas se satisfaire qu'une loi soit bafouée quotidiennement ».

 

Yohan Vamur

Mise à jour le Vendredi, 15 Décembre 2017 08:43